(TRIBUNE) - Par Mamadou Koné, Président de la Fédération des Sociétés d'Assurances de Droit National Africaines (FANAF).
Il est quatre heures du matin au grand marché d'Adjamé, à Abidjan, en Côte d'Ivoire. Une commerçante déverrouille l'étal qu'elle tient depuis quinze ans. Sur ces quelques mètres carrés reposent tout son labeur, l'école de ses enfants et la dignité d'une famille entière. Cette nuit-là, un court-circuit embrase une rangée de boutiques. En quelques minutes, le feu emporte ce que quinze années avaient patiemment bâti. Au matin, elle ne contemple pas seulement des cendres : elle contemple le vide d'une vie qui doit recommencer de zéro, sans recours, sans filet, seule.
Cette femme n'est pas une exception. Elle est le visage de millions d'Africains. Elle est l'agriculteur dont une saison de sécheresse efface la récolte, la famille qu'une hospitalisation précipite dans la pauvreté, l'artisan dont l'atelier inondé ne rouvrira jamais, les enfants que la disparition d'un parent contraint d'abandonner l'école. Chacune de ces histoires est une catastrophe silencieuse, vécue à l'écart des grands débats, mais qui décide pourtant du destin de millions de foyers africaines. Aucune nation ne peut bâtir son avenir sur des vies que le premier choc venu suffit à briser.
Voilà l'anomalie que notre génération de dirigeants doit corriger. L'Afrique abrite près de 19 % de l'humanité, mais capte seulement 1 % des primes d'assurance émises dans le monde. Dans l'espace FANAF, moins d'un habitant sur mille bénéficie d'une assurance inclusive. Ces chiffres recouvrent une réalité bien concrète : des centaines de millions de personnes affrontent l'imprévisible à mains nues. Or un continent qui laisse ainsi sans protection ceux qui produisent sa richesse bâtit son avenir sur du sable.
Et le temps joue contre nous. Le dérèglement climatique multiplie les sécheresses, les inondations et les épisodes extrêmes. Les chocs sanitaires et économiques frappent plus souvent et plus fort. Aucune année d'attente n'est neutre. Chaque année perdue est une année de plus où des familles basculent, où des entreprises disparaissent, où des efforts de toute une vie sont anéantis sans retour. Cette urgence est donc bien réelle. Elle se compte en vies et nous oblige à agir maintenant. Attendre, c'est choisir, en connaissance de cause, de laisser le prochain sinistre faire son œuvre.
C'est pourquoi l'assurance ne peut plus être reléguée au rang de produit financier réservé à quelques-uns. Elle est un pilier du développement, au même titre que la route, l'école ou l'hôpital. Une population protégée est une population qui ose investir, entreprendre et se projeter. Une PME couverte accède plus facilement au crédit et crée des emplois durables. Un agriculteur assuré ose moderniser son exploitation. Sécuriser les personnes et les patrimoines, c'est sécuriser la croissance elle-même. L'assurance inclusive devrait relever désormais des priorités de politique publique, et il revient aux États, aux régulateurs et à la profession de l'assumer ensemble.