Des leaders du secteur agricole et des experts de la transformation numérique appellent à un changement de paradigme dans les services de conseil rural, en passant des modèles classiques, pilotés par les gouvernements, à une infrastructure durable de « Human API ».
Cet appel fait suite à un webinaire continental de haut niveau, intitulé « CBAs 2.0 : The Era of Human APIs », organisé par AGRA en collaboration avec Extension Africa (EXAF) et le Service national de vulgarisation agricole et de liaison pour la recherche (NAERLS).
La session s’est penchée sur un goulot d’étranglement majeur des systèmes alimentaires africains : un déficit de conseil agricole où un seul agent d’encadrement est souvent responsable de 10 000 familles d’agriculteurs.
Plus d’une centaine de solutions numériques (applications mobiles, SMS, etc.) tentent aujourd’hui de répondre à ce défi, mais la faible maîtrise du numérique et la mauvaise connectivité laissent souvent les petits exploitants livrés à eux-mêmes sur le « dernier kilomètre ».
Le modèle CBA 2.0 propose de combler ce fossé en faisant évoluer les conseillers communautaires (Community-Based Advisors, CBAs) en interfaces de confiance capables de faire le lien entre les outils high-tech et la réalité des exploitations.
« Le modèle CBA est né pour résoudre un problème persistant dans le système nigérian. Nous l’abordons sous un angle entrepreneurial : l’agent peut cumuler plusieurs fonctions, en assurant à la fois le lien avec les marchés d’intrants, l’accès à des services financiers et le conseil technique », a expliqué Abdul Samad Isah, directeur des opérations d’Extension Africa, lors de sa présentation.
L’initiative identifie l’État de Kaduna comme terrain de démonstration prioritaire en vue d’un déploiement à plus grande échelle dans la région.
En professionnalisant le rôle du conseiller, le consortium fait évoluer la perception de l’extension agricole, d’un service gratuit fourni par l’État vers un métier rentable, tiré par le marché et attractif pour les jeunes. Cette stratégie vise à garantir la viabilité du réseau de conseil rural bien au-delà des cycles de financement des bailleurs.
« Pour que les messages parviennent efficacement aux agriculteurs, il faut un système qui identifie des personnes locales capables de comprendre et de transmettre les connaissances. Nous nous dirigeons vers un écosystème tiré par le marché, où la recherche privée rencontre des ancrages institutionnels solides », a insisté la docteure Esther Ibrahim, responsable de programme à AGRA.
Pour sa part, le docteur Afolabi Samson, de Premier Tropicana Nigeria Limited, a souligné qu’en agissant comme agents des fournisseurs d’intrants, les CBAs rendent accessibles aux petits producteurs des semences de qualité et des produits phytosanitaires jusque‑là réservés aux grandes exploitations leur permettant de fait d’améliorer leur productivité.
Des « API humaines » au cœur de la révolution numérique rurale
La version « 2.0 » du modèle met l’accent sur l’intégration numérique de l’agent humain.
En dotant les conseillers de tablettes et d’outils de collecte et d’analyse de données, le projet les transforme en « processeurs humains » capables de traduire des informations complexes en recommandations simples et actionnables pour les communautés rurales.
« En équipant les conseillers de tablettes et d’outils numériques, le projet transforme des données complexes en actions pratiques et contextualisées. Une technologie sans capacité humaine est une technologie qui reste inutilisée » rappelle le professeur Chris Daudu, du NAERLS.
L’impact concret de cette approche se lit notamment à travers le parcours de Fatima Ahmed, CBA à Kaduna. D’abord accueillie avec scepticisme par les agriculteurs hommes, elle a fini par gagner leur confiance après les avoir aidés à doubler leurs rendements grâce à des conseils techniques adaptés.
« Aujourd’hui, ce sont eux qui font la queue devant chez moi. Je ne suis plus seulement leur voisine, je suis la partenaire d’affaires qui les aide à réussir » raconte‑t‑elle. Environ 40 % de ces conseillers sont désormais des femmes, démontrant qu’un ciblage adéquat du recrutement et un travail patient de construction de la confiance peuvent contribuer à bousculer les normes sociales dans le secteur agricole.
Vers une intégration dans les politiques nationales d’extension
Le webinaire s’inscrit dans le cadre du Programme détaillé de développement de l’agriculture en Afrique (PDDAA/CAADP) et de la Stratégie nigériane d’agriculture numérique, en positionnant les CBAs comme un véritable « réseau d’infrastructures humaines » au cœur des territoires ruraux. AGRA et ses partenaires plaident désormais pour l’intégration formelle de ce modèle dans les agendas de réforme des services de conseil agricole à l’échelle du continent.
« Les consortiums sont des multiplicateurs de force », ont conclu les panélistes, soulignant que l’alignement entre AGRA, le NAERLS, les institutions financières et les pouvoirs publics a décuplé l’impact de l’initiative. L’objectif, désormais, est de susciter l’intérêt politique et l’engagement financier nécessaires pour transformer cette preuve de concept en réalité à l’échelle continentale.